Messan T1 : Prologue

« Il y a dans le ciel des chemins et des astres qui dissimulent des codes, des avenirs potentiels et des lignes qui se dévoilent. »

Un présent…

Victor arriva dans la pièce sombre où les soldats s’entrainaient et saisit furieusement une barre de fer sur le tableau des armes. Ignorant les regards qui se posèrent sur lui, ces hommes et ces femmes s’écartèrent et le laissèrent frapper de toutes ses forces contre un poteau.

— C’est terminé ! Comment voulez-vous qu’on survive ? hurla-t-il.

Il avait tant de colère en lui qu’il ne savait plus comment l’évacuer. S’il était vraiment l’homme de la situation, il aurait su comment parer la prochaine attaque, mais la vérité était qu’il avait été pris de court. Les humains avaient mis tellement d’années pour acheminer les minerais stockés dans des bases souterraines disséminées dans plusieurs pays qu’ils commençaient à peine à créer les armes.

— Messan ! le secoua quelques secondes la voix du commandant de la base.

Il resserra ses poings autour de l’objet et frappa furieusement de nouveau, encore et encore.

— Non ! répondit-il les sanglots d’abandons coincés dans la gorge. C’est terminé !

Chaque coup ne fit qu’augmenter sa hargne contre ceux qui avaient donné naissance à ces satanés androïdes. Il avait voulu croire que c’était humain de vouloir perpétuellement créer des choses, mais l’avidité d’en vouloir toujours plus semblait aller de paire ! Le pouvoir était une ruse qui savait rendre les hommes aveugle. À cause de ça, personne n’avait pu prévoir la chute inexorable de leur race.

Quelques jours plus tôt, il s’était entretenu avec le lieutenant Caroline Callins, la fille de Gabriel, l’un de ses vieux amis. Elle lui avait appris que les androïdes avaient réussi à connaître l’emplacement de « l’humain à abattre » et qu’ils allaient arriver dans un mois.

Recherché pour avoir réussi à créer une arme qui les désactiverait pour toujours, il était devenu leur cible prioritaire, faisant de sa base un endroit dangereux. Ces êtres faits de métaux martiens étaient peut-être parvenus à survivre des décennies durant, mais Victor avait après une vie de recherches trouvé leur point faible.

— Messan !

Les traits de son visage se tendirent quand une main se posa sur son épaule et, les muscles crispés par les pressions qu’il mettait sur la barre, Victor dévisagea d’un regard menaçant le commandant.

— Non ! Tout est terminé ! Que tout le monde fasse ses adieux ! hurla-t-il le souffle empreint d’une effroyable folie.

— Victor ! Arrête ! lui ordonna son supérieur.

— Ils arrivent à nos portes et toi ! Toi, tu crois que l’impossible va se réaliser ! Mais réveille-toi Benoît ! On s’est donné le pouvoir d’y croire, mais c’est faux ! On devrait leur facilité la tâche ! Et cesser de se défendre…

Le son d’un claquement résonna entre les murs de la salle d’entrainement où le silence régnait et semblait être supervisé par les regards indécis des soldats.

Stoïque par le geste de son ami, une lueur de lucidité le ramena subitement au présent, mettant de côtés ses pensées les plus sombres. Les hommes et les femmes qui le fixaient à cette seconde avec une foi inébranlable ne le jugeaient pas, mais le désespoir planait au-dessus de leur tête.

— Je suis désolé, lâcha-t-il en même temps que la barre de fer claqua bruyamment le sol. Ça ne change rien. C’est terminé.

Immobile et le visage levé, le grand miroir situé derrière le commandant lui renvoya son reflet. Ses cheveux bruns d’une longueur déraisonnable tombaient raides sur ses épaules. Ses yeux bleus, ternis par la peur et ses pertes, semblaient dénués de vie.

Victor, 63 ans et qui paraissait en avoir une quarantaine, était né au milieu d’une guerre où le monde était déjà plongé dans un chaos. Enfant, il avait voulu croire en quelque chose de plus grand que lui et lorsqu’il fut en âge de se jeter corps et âme dans ses recherches, il s’était promis de tout faire pour protéger les siens.

À la mort de Valérie, sa femme et d’Éric, son fils aîné, sa foi en l’humanité avait failli se perdre dans les méandres d’un désespoir sans nom.

Le temps.

C’était ce qui lui manquait pour finaliser son portail…

Alors, pourquoi tenter l’impossible quand la vie ne leur apportait que peu de répit ?

Et puis, en définitif, la race humaine méritait-elle vraiment d’être sauvée ?

Victor ferma ses paupières et repensa à l’homme qui avait posé le premier pied sur Mars : Paul Ténara.

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Tout avait commencé en décembre 2186 quand celui-ci et son équipage avaient eu le privilège de faire les premiers pas sur la planète Mars. Une de ses équipes d’astronomes chercheurs était tombée sur un site contenant plusieurs gisements d’un minerai inconnu, nommé par la suite « le nanonium ». Les hommes, attirés par cette découverte, avaient décidé d’établir une cité terrienne protégée d’un dôme.

La colonie avait demandé une génération pour la finaliser et la rendre opérationnelle, car au moment de cette découverte, la Terre avait déjà commencé à manquer de ressources. Les populations n’avaient pas cessé d’augmenter et les denrées étaient devenues de plus en plus coûteuses, engendrant des famines et des guerres civiles à travers plusieurs pays en voie de développements.

Pour les autres, les hommes avaient vu en Mars la possibilité de faire un bond en avant avec la technologie qui, malheureusement, était au point mort depuis des années. Alors dès que la base martienne avait été terminée, elle avait pu accueillir un nombre suffisant d’hommes venant de plusieurs pays composé de militaires, de scientifiques et de mineurs.

Les hommes étaient si enthousiastes et si empressés d’utiliser le minerai qu’ils n’avaient pas au préalable pris le soin de faire toutes les études nécessaires dessus. Le nanonium était une matière complexe et ne ressemblait à aucun métal connu sur Terre. Les scientifiques militaires, avides de connaissances et de pouvoirs, avaient non seulement sautés des étapes, mais ils s’en étaient servis pour créer des choses qui allaient se retourner contre eux : des androïdes.

Ces machines avaient un temps extrait le minerai plus efficacement que les mineurs, mais à trop en vouloir davantage, les scientifiques avaient fini par commettre une erreur en leur offrant une intelligence artificielle. Sur Terre, il n’y avait jamais eu de problèmes et surtout, les robots n’étaient pas faits à base de nanonium. Elle venait de là la différence, car ces androïdes avaient décidé d’exterminer toutes les espèces terriennes.

Leur but : se réapproprier le minerai que les humains avaient envoyé sur leur planète.

Leur première offensive avait été déclarée en 2234 après qu’elles aient anéanti la colonie.

Certains disaient que le début de la descente aux enfers de la race humaine avait commencé le jour où Paul Ténara avait mis un pied sur Mars et seule une poignée d’entre eux avait, plus tard, pensé que cela n’avait pas été le fruit d’un hasard, mais celui d’une présélection.

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Victor se dirigeait vers son laboratoire et avait refusé de discuter avec le commandant Mayet.

— Allez-vous essayer d’activer le portail ? le questionna un jeune médecin qu’il bouscula sans s’excuser.

Il ne le regarda pas tout en l’ignorant. Victor arrivait à un moment de sa vie où il commençait sérieusement à douter de ses capacités. Pourquoi certains lui donnaient-ils autant de crédits ? Ridiculisé pour ses travaux dans sa jeunesse, cela ne l’avait pas empêché de les poursuivre et de croire que tout était possible, mais aujourd’hui, il regrettait amèrement d’y avoir donné autant d’importance.

Leur position étant compromise à cause de sa présence, la base devait se préparer à se défendre, car il était trop tard pour fuir. Un mois n’était pas suffisant. Une fois qu’ils étaient localisés, les androïdes ne perdaient pas leur cible. Si les personnes de cet endroit tentaient de rejoindre une autre base, elles les mettraient aussi en danger.

De plus, les scientifiques de la Base de l’union Terrienne commençaient juste à produire les armes en masse. Leurs atouts étaient basés sur le minerai trouvé sur Mars, le même qui était à l’origine de la carlingue des corps de leur ennemi.

« Que tous les civils se préparent à traverser le portail temporel dans trente jours ! » La voix du commandant Mayet dans les haut-parleurs le rappela à l’ordre comme si demain la Terre allait disparaître.

Victor augmenta la cadence de ses pas et s’enferma dans son laboratoire. Il y avait passé des années à concevoir ses travaux et maintenant, était-il toujours celui qui sauverait les hommes ? Il s’adossa à la porte et rit nerveusement. Tout ça n’était que des conneries !

— Qu’est-ce qui vous fait rire ? lui demanda la voix du médecin qu’il avait croisé dans le couloir.

— Je te répondrai que ça ne te regarde pas et puis, comment as-tu fait pour être aussi rapide ? Et qu’est-ce que c’est que cet accoutrement ?

Il s’étonna de le voir porter une veste longue en cuir marron remonté d’une large capuche qui dissimulait son regard. Son cerveau eut du mal à comprendre la façon dont celui-ci était parvenu avant lui dans ce lieu.

— Victor, je vous connais. C’est humain de se perdre dans la colère…

— Qu’est-ce que tu en sais, petit ? s’emporta-t-il contrarié de voir que tant de monde comptait sur lui. Tu crois qu’il te suffit d’être médecin pour savoir lire en moi ! Tu te trompes !

— Vous savez, le coupa le jeune homme en faisant quelques pas tout en ôtant sa capuche, je suis devenu médecin pour sauver des vies…

Victor resta bouche-bée en découvrant son visage. Le jeune médecin paraissait plus mature que celui qu’il venait de croiser et quelle était la signification du « M » étrangement brodé sur l’emplacement du cœur.

— Qui êtes-vous ? le questionna-t-il la voix tremblante.

— Je suis là pour comprendre ce qui justifie ma présence.

— C’est-à-dire ?

— Il y a eu une brèche temporelle à mon époque. Le temps s’est stagné comme si une décision du passé était sur le point d’être modifiée.

— Je vois, murmura-t-il dans un souffle. J’imagine que le moi du futur a dû réalisé que tout ça était peine perdu.

— Non, lui répondit-il en secouant la tête.

— Non, quoi ? Tu vas me dire que ça vaut le coup de sauver la race humaine ? As-tu la moindre idée de ce que nous sommes capables ? C’est à cause de nous que tout a commencé !

— Je sais que l’homme n’est pas parfait et qu’il est capable de bontés comme de méchancetés. Et c’est l’humanité que nous détenons que je veux sauver.

— Alors tu ne sais pas ce que c’est que de perdre…

— Je ne vous savais pas aussi fragile, Victor ! l’interrompit-il violemment.

— Je ne le suis pas ! s’écria-t-il en haussant le ton à son tour. Je suis réaliste ! Et quand on l’est, on s’aperçois trop tard que c’est fini avant même d’avoir pu tenter quoi que ce soit !

Victor sentait sa colère revenir. Il n’était pas un espoir, mais un échec. Leur civilisation ne devait pas survivre. Pas après leurs erreurs.

— Je vous ai toujours vu comme un homme respectueux, reprit le médecin. Discret, parfois secret, mais aujourd’hui, en vous regardant, je vois combien je vous ai ressemblé. J’étais comme vous… mais ça, vous le savez déjà…

Victor ferma quelques secondes ses yeux et refoula d’anciennes visions qui le faisaient atrocement souffrir. Il leva une main pour que son interlocuteur se taise, or celui-ci poursuivit :

— Ce que vous êtes parvenu à créer Victor est devenu un don exceptionnel. Pourquoi avez-vous décidé de lui tourner le dos ?

— Si j’ouvre le portail ? Combien d’hommes vais-je sauver ? Une poignée ? maugréa-t-il sur un ton sarcastique. Parce que jusqu’ici, nous n’avons rien fait d’objectif pour notre survie ! Ça ne sert à rien !

— Mais vous avez tenu votre promesse…

— Quelle promesse ?

— Ami pour l’éternité.


A besoin d’un passé

 

2314 – Base de Vichy : Messan, un espoir pour tous

Cinq petits garçons contemplaient depuis plusieurs minutes les images d’un vieil hologramme. Au milieu des décombres de ce qui avaient été une gare, ils vivaient sous terre à cause des attaques incessantes des androïdes martiens. Ils étaient nés durant la guerre sans avoir passé une journée dehors. Ils ne savaient pas vraiment ce qu’étaient de vivre à l’air libre. Ils ne voyaient le que lorsque la base devait migrer ailleurs, chose qui n’était plus arrivé depuis plusieurs années et la seule source de chaleur qu’ils connaissaient était les bras de leurs mères.

Ils étaient dans une petite pièce où ils dormaient ensemble. Ils n’étaient pas nombreux à faire partie de la même génération alors, comme des frères de sang, ils veillaient les uns sur les autres. Vêtus tous d’habits bleu foncé, ces enfants étaient les futurs combattants de demain.

Victor, âgé de huit ans, entendait souvent les adultes s’apitoyer sur leurs sorts. Pourtant son père, le commandant Fabien Messan, lui répétait d’avoir la foi et de croire en un avenir bien meilleur. Il essayait d’imaginer une Terre aussi belle que sur les vieilles holographies mais, de temps en temps, il avait peur. Peur pour les siens… Et si, la race humaine était vouée à s’éteindre ?

— Benoît, murmura-t-il en plantant ses yeux bleus sur son meilleur ami, tu crois qu’un jour, on pourra aller dehors ?

C’était une question idiote, il le savait.

— Vic, répondit son ami, tout ce que papa me dit, c’est qu’il faut continuer à se battre.

Benoît Mayet, fils d’un lieutenant de la base, était celui auprès duquel il avait passé le plus de temps ici.

— Ouais mais, coupa un blondinet aux cheveux courts, toi ? Tu y crois ?

— Evan, reprit Benoît, je voudrais bien mais…

— Moi, intervint un autre garçon aux cheveux châtain foncé, je suis certain qu’on y arrivera !

— Gabriel, marmonna Victor, comment fais-tu pour garder autant de foi alors que nous, on a peur ?

— Parce que c’est un rêveur ! s’amusa le plus grand du groupe.

— George ! s’outra le désigné, je suis sûr que mon rêve de voir la paix se réalisera !

Victor les adorait tellement qu’il ne voudrait jamais les perdre. Grâce à Evan Berthal, ce dernier lui offrait sans arrêt des holographies qui lui donnaient envie d’apprendre les sciences. Il aimait passer son temps libre à en discuter avec son ami.

Il était peut-être jeune mais les hommes faisaient tout pour que chacun trouve un jour leur place. Lui, il désirait connaitre la faiblesse des ferrailles martiennes car jusqu’à aujourd’hui, personne n’avait encore rien trouvé.

Il posa son regard sur le plus jeune : Gabriel Callins. À sept ans, il était inexorablement le plus rêveur des cinq. Il avait une force que Victor n’arrivait pas à acquérir et il l’enviait pour cela. Pourtant, le benjamin avouait que, parfois, les adultes lui fichaient la trouille quand ils hurlaient au massacre… Il n’avait pas tort. Les hommes semblaient attendre beaucoup de la nouvelle génération et c’était George, le plus âgé du groupe qui leur rappelait sans cesse qu’un jour, peut-être, ils seraient tous amené à se séparer pour protéger les survivants.

— Hé les gars ? murmura Gabriel qui le fixa avec des yeux emplis d’étoiles.

— Oui ? répondirent-ils tous en cœur.

— Et si on se faisait la promesse que quoi qui puisse nous arriver, on sera toujours amis ?

— Amis pour l’éternité ? murmura Victor qui fit sourire ses camarades.

— Oui, amis pour l’éternité, répondit Evan d’un air entendu, même si on est vieux, con et séparé des uns et des autres…

— Okay, pour moi ! chuchota George en tendant une main au centre du cercle que formait leurs corps.

— Amis pour la vie ! s’exclama Benoît en posant la sienne sur celle du plus grand.

Ce n’était pas grand-chose, mais pour Victor, cette grande amitié était ce qui allait sauver les hommes. Sa main posée sur celles de ses amis, son cœur palpitait de joie parce que, tout cela, tout ce qu’il vivait auprès d’eux, personne ne pourrait le lui voler.

C’était à travers le regard de ses meilleurs amis qu’il comprenait enfin comment Gabriel puisait autant de force et de volonté. Le lien qui les unissait semblait prendre une importance capitale. Ils étaient l’avenir. Ils représentaient l’espoir. Victor sourit et serra ses doigts autour de ces mains amicales.

Son père avait sûrement raison. Fabien Messan lui avait un jour raconté qu’un étranger avait posé une main sur son front lorsqu’il n’était encore qu’un bébé. Cet être lui aurait murmuré comme un secret : « Il y a dans le ciel des chemins, des astres qui dissimulent des codes, des avenirs potentiels qui se dévoilent et qui s’entrecroisent parce que les choix ne sont jamais définitifs. Il y a des destinées qui ne viendront que de votre propre lignée. »

Alors, oui, il souhaitait de tout son cœur faire partie de cette grande famille… de celle qui aurait véritablement des choses à accomplir. Ce soir-là, Victor, endormi entre Benoît et Gabriel, souriait en rêvant qu’un jour, ils feraient tous partie de l’histoire…

Quel que soit cet étranger, il avait compris en écoutant la voix vibrante de son père que ce n’était pas… un être humain.

•••

— Nous n’étions que des gosses, grogna Victor en repensant à ce jour.

— Mais cette promesse est bien plus que des mots. Alors pourquoi abandonnez-vous ?

Victor craignait que tous les espoirs qui reposaient sur ses épaules ne soient qu’un simple rêve.

— J’ai peur, avoua-t-il enfin. Peur de ne pas réussir là où d’autres ont échoué.

— Messan !

Il frissonna à la manière dont le médecin du futur prononça son nom. L’intonation ébranla l’enfant qu’il avait été autrefois.

— Vous avez réussi à retourner leur propre source de vie contre eux ! continua le jeune homme. Ne pensez-vous pas que vous vous sous-estimez ?

— La bonne blague, chuchota-il le cœur serré.

— Messan, vos visions…

— M’indiquent nos pertes ! Mes pertes !

— Des pertes Utiles, certes, mais c’est ce qui va nous aider ! Et avant d’en dire plus, je connais ce poids, ce n’est pas vous qui allez me l’apprendre !

— Alors je préfèrerai détruire le portail !

Victor hurla ses mots tout en se dirigeant vers sa création dans l’intention d’y arracher des fils, mais il fut subitement bloqué par une barrière invisible.

— Qu’est-ce que… marmonna-t-il en pivotant vers le jeune homme.

— Comme me l’a dit un homme sage, les sacrifices sont une preuve que l’humanité vaut la peine d’être sauvé ! Vous y serez pour quelque chose, car vous êtes important ! Pour eux, vous devez poursuivre votre destiné et honorer leurs mémoires.

— Tu n’es pas celui que je connais ! Qui es-tu réellement ?

La couleur des yeux du jeune homme s’intensifia jusqu’à ressortir la tâche émeraude de son œil droit. « J’étais comme vous… mais ça, vous le savez déjà… » Ces mots revinrent dans sa mémoire et Victor comprit ce qu’il avait voulu lui dire.

— Tu sais qui je suis par rapport à toi ? demanda-t-il la gorge nouée.

— Je suis là en tant que Messan, le messager porteur d’espoir.

Victor, le cœur battant, grimaça d’incompréhension devant la signification de son nom de famille. Etrangement, son interlocuteur parut aussi étonné de sa réaction.

— Oh mon Dieu, émit celui-ci d’une voix qui parvint à briser une fibre à l’intérieur de lui, vous ne saviez pas ? Votre père ne vous l’a jamais dit ?

— Dit quoi ?

— Victor. Messan n’a jamais été un nom de famille, mais un statut.

— Je ne comprends pas ? bafouilla-t-il devant cette révélation.

— Il a été donné à votre père quelques mois après votre naissance, votre vrai nom est Estier.

— Pourquoi ne m’a-t-il rien dit ?

— Je suis au bon endroit, marmonna le médecin pour lui-même. Parce que, si vous ne le saviez pas, vous ne me l’auriez jamais avoué dans le futur… ce qui veut dire que nous avons déjà eu cette conversation… ou pas…

Victor essayait de mettre de l’ordre dans sa tête et ne saisissait pas l’importance de porter « Messan » au lieu de « Estier ».

— Attends ! Je suis perdu ! Alors tu es…

— Un Messan, le messager porteur d’espoir.

Victor plissa brusquement ses paupières quand le jeune homme cala une main sur sa nuque. De vieilles visions refirent surface et, comme un éclair avant la tempête, il fut submergé par la souffrance de tout ce qu’il voulait ni voir et ni ressentir.

Il parvint à s’éloigner de son emprise, la respiration saccadée.

— Vos visions ont toujours eu une longueur d’avance, l’informa le jeune homme. Elles font parties de vous.

— Mais j’ai vu mes amis mourir ! s’écria-t-il en souvenant de la mort de chacun d’eux.

— Les pertes sont inévitables.

— Non, dit-il en secouant la tête.

— Je crois que j’ai fait ce qu’il fallait, lui chuchota-t-il tout en levant les yeux vers le plafond comme s’il entendait une voix.

— J’ai besoin d’en savoir plus ! le supplia-t-il subitement, refusant de le voir partir.

— Utilisez la télépathie sensitive.

Un sixième sens que les humains avaient acquis avant que la guerre n’éclate et qui semblait être leur seul moyen de communication. Les couples amoureux avaient la possibilité de se voir dans une bulle télépathique et d’échanger sans être surpris par les androïdes. Il n’y avait ni trace d’émetteur et ni d’onde. Pas de source. Pas de destination. Tout se faisait sur un autre plan que les hommes n’étaient pas encore capables de comprendre.

— Tu sais comment elle marche, répondit Victor avec véhémence. Je ne peux plus le faire depuis que j’ai perdu ma femme.

Le jeune homme lui prit le bras droit et remonta sa manche pour qu’il fixe son poignet.

— Mais le sérum qui coule dans vos veines est la clé.

— Je ne peux pas…

— Tournez-vous vers l’avenir et voyez au-delà de vos visions. Maintenant, je vous en ai trop dit.

— Non…

— Je suis devenu le Messan grâce à toi, j’ai fait mon devoir en tant que tel… mais en tant que…

Son visiteur se tut et Victor sentit l’émotion s’emparer de ce dernier.

— J’ai envie de te dire merci pour tout ce que tu as fait pour moi, reprit le jeune homme d’une voix tremblante. Et si je suis là aujourd’hui, c’est un peu un rêve qui se réalise…

Victor, le cœur palpitant, fut incapable de retenir ses larmes. L’emploi du tutoiement lui enserra la poitrine comme s’il pouvait, pendant quelques secondes, devenir l’homme qu’il n’avait jamais pu être pour lui.

— Si tu as besoin de plus, continua le médecin. Va voir Caroline.

— Le lieutenant Callins, pourquoi ?

— Elle sait des choses qui, peut-être, donneront un sens supplémentaire à tes décisions et à ta vie.

— Mais tes pouvoirs ? le questionna-t-il avant qu’il ne quitte son laboratoire. Viennent-ils de la télépathie sensitive ?

— Non, mais je peux te confirmer une chose, tes amis et toi êtes les piliers de notre histoire parce que nous ne sommes pas seuls dans l’univers.

Le jeune homme s’approcha de lui et déposa un baiser sur son front.

— Quand tu la verras, dis-lui ceci « Il y a dans le ciel des chemins et des astres qui dissimulent des codes, des avenirs potentiels et des lignes qui se dévoilent. Nous serons bientôt à vos côtés »

— Qu’est-ce que…

— La fin du message.

— Je…

— Fais le bon choix. Ouvre le portail. Suis tes visions. Au revoir.

Le médecin remit sa capuche et disparut de la pièce comme un fantôme.

Deux semaines plus tard, Victor avait soigneusement évité le commandant Mayet. Il était encore bouleversé par son étrange visite et hésitait à activer son portail temporel. Il n’y avait pas du tout travaillé. À ses yeux, les révélations du médecin n’étaient qu’une petite goutte dans un océan. Ses visions n’avaient pas changé. Le sang et les corps entassés par millier l’écœuraient.

La race humaine était seule fautive de son destin. La Terre mourrait à cause de leurs erreurs et, malgré leurs foyers souterrains qui respiraient la technologie actuelle, cela ne durerait pas. Il n’y avait aucune échappatoire. La mort des hommes devaient prendre fins avec cette génération.

•••

Il tressaillit quand la porte s’ouvrit sur le lieutenant Callins. Caroline semblait porter dans son regard la même lueur d’espoir que Victor avait vu des milliers de fois dans celui de Gabriel, son ami et père de cette femme.

Cette famille avait décidément quelque chose qui lui échappait, mais il refusait de la questionner comme s’il sentait un lien inexplicable les unissait.

— Lieutenant Callins, que me vaut votre visite ? Des nouvelles de votre père ?

— Messan, mon grade n’a aucune importance. Je dois vous parler.

Victor recula d’un pas et détourna subitement ses yeux. Caroline qui était une belle femme venait d’ôter sa veste et son T-shirt d’un seul mouvement.

— Rhabillez-vous, je…

— Victor, regardez !

— Non, bredouilla-t-il perplexe par ce revirement de situation. Vous êtes la fille de mon meilleur ami et…

— Et moi, je suis mariée à James Destrino, alors regardez s’il vous plaît !

— Non, rhabillez-vous avant que quelqu’un n’entre.

En disant cela, son corps se pétrifia en apercevant Gabe, le frère de cette dernière, suivi d’une dizaine de personnes.

— Ce n’est pas ce que vous croyez Gabe, commença-t-il en tentant de recouvrir les épaules de la jeune femme d’un drap. Je…

Victor, rouge de honte, tourna le dos à son interlocuteur et l’écouta s’approcher de lui.

— Regardez sa poitrine, insista celui-ci derrière lui.

— Mais, mais regarder quoi ? s’écria-t-il en tremblotant. C’est un beau soutien-gorge…

— Victor ! s’énerva le soldat. Soyez coopératif !

Il y avait deux semaines, il était sur le point de craquer et de tout abandonner, et après la visite du soi-disant Messan d’un futur encore inexistant, c’était les mains du soldat qui l’obligèrent à planter ses yeux sur la poitrine de Caroline. Il se demanda ce qu’il devoir voir jusqu’à ce qu’il découvre un tatouage au-dessus de l’emplacement du cœur.

Victor pencha son visage et fronça les sourcils en pensant au dessin brodé sur la tenue du médecin du « futur ».

— Gabriel a le même, chuchota-t-il en se rappelant qu’un jour son ami l’avait rapidement caché.

— Toute la famille le possède, lui expliqua Caroline en désignant le groupe. Mon frère Gabe, mon fils Flavien et mon père l’ont sur leur torse. Et, eux aussi.

— Et en quoi c’est utile de me le montrer ?

— Pour vous redonner un peu d’espoir.

Victor secoua la tête et s’éloigna du groupe. Comme revenu à la réalité, l’espoir n’était qu’un petit mot pour faire oublier le monde de terreur qui existait en dehors de leur base.

— Votre machine a marché, lui avoua-t-elle après quelques secondes de silence.

— Non, elle est instable et je ne compte pas l’activer !

Victor se tut en réalisant qu’elle venait d’utiliser le passé.

— Comment ça, ça « a marché » ?

Le lieutenant Callins intima d’un regard les autres à retirer leurs hauts. Victor y découvrit le même symbole pendant qu’elle lui révéla :

— L’une de mes arrière-arrière-grand-mère s’appelle Mélodie Ténara, née Messan. Nous sommes ses descendants, soit aussi les vôtres.

Victor, la respiration coupée, les regarda tour à tour.

— Oh mon Dieu, marmonna-t-il en comprenant certaines choses, ma fille a pris le portail ?

— Oui, lui répondit Caroline.

— Et…

— Nous sommes une seconde lignée de votre famille. Mélodie nous a transmis toute votre histoire jusqu’au jour où elle a voyagé dans le temps avec Guillaume. Ce « M » est notre héritage. Un passé qui relie celui du futur. Mais pour que ce futur existe, ce présent ne doit pas se défaire.

Caroline murmura des mots aux membres de sa famille et Victor se retrouva seul avec elle.

— Tu dois accepter tes visions, te laisser guider parce que ce sont elles qui donneront naissance au vrai messager.

— Mais l’avenir est incertain, il…

— Chaque Messan de ta famille a une place primordiale dans ce schéma. Toi, nos enfants, les tiens, Gabe, moi…

— Ce que je vois Caroline, c’est la mort, tenta-t-il d’expliquer. Je ne vois rien d’autre que le sang versé, un monde anéanti…

— Parce que l’espoir ne fait pas tout. Tu dois renouer avec ce que tu as cru perdre.

— Ce n’est plus de mon âge…

— Tu dois t’ouvrir sinon les visions ne se poursuivront pas.

Caroline remit ses vêtements et commença à partir.

— Attends, je dois te dire que…

— Je le sais, lui chuchota-t-elle. « Il y a dans le ciel des chemins et des astres qui dissimulent des codes, des avenirs potentiels et des lignes qui se dévoilent. Nous serons bientôt à vos côtés »

— Tu l’as vu ?

— Il te ressemble en bien des points.

— Qu’a-t-il voulu dire par là ?

— Je n’en sais rien, mais Gabriel me murmurait souvent la première phrase. Aujourd’hui, je vais pouvoir la dire entièrement à mon fils. Tout comme Gabriel, je crois en toi, à tout ce que tu vas faire.

Il y avait dans ses yeux une lueur qui frappa son cœur.

— Tu n’as jamais été seul Victor, poursuivit-elle la voix tremblante.

Victor le réalisait enfin. Il lui sourit en la prévenant qu’il ferait du mieux qu’il pourrait.

Les quelques révélations qu’il avait eu ces derniers temps lui avait réchauffé le cœur. Les nuits suivantes, lorsque le sommeil devenait une lutte contre lui-même, il se revoyait enfant, la tête emplie d’espoirs et de rêves.

Il avait aimé la mère de ses enfants et n’avait jamais voulu la remplacer. L’amour était un luxe qui le désorientait. Caroline et le « Messan » avaient raison sur un point : il devait s’ouvrir à nouveau s’il désirait avoir le fin mot de ses visions.

Si elles lui révélaient une partie du futur, il devait accepter que son cœur puisse à nouveau aimer.

— Victor ?

Il sursauta en entendant la voix du commandant derrière lui.

— Tu es là depuis longtemps ? demanda-t-il en le remarquant dans sa tenue de civil.

Benoît Mayet avait un regard sombre et ses cheveux noirs accentuaient sa couleur foncé comme s’il était capable de le sonder.

— Assez pour savoir que tu étais plongé dans… d’horribles pensées, je présume ?

— Je devais manquer de sommeil. Le stress, la prochaine attaque…

— Et tu vas… mieux ? Parce que si tu penses m’esquiver jusqu’à ce que ces ferrailles arrivent, tu te trompes !

— Oui, je vais mieux.

— Donc tu activeras le portail ?

— Oui, je pourrais rediriger toute l’énergie dont j’aurai besoin, mais cela ne durera que trentaine de minutes, murmura-t-il en contemplant la structure.

— D’accord. Maintenant, j’aimerai que tu t’asseyes. Je dois te parler.

— Écoute Benoît, dit-il en prenant place sur un tabouret, je sais comment tu bosses. Tes hommes sont au point, je suis sûr que les chasseurs sont prêts à décoller et que les armes sont chargées à blocs.

Il savait qu’elles ne les tueraient pas, mais elles les freineraient un moment.

— Non, je ne te parle pas de ça, mais de toi.

— Quoi, moi ? s’étonna Victor.

— D’après les calculs de nos astro-ingénieurs, les androïdes seront là dans une semaine. Si jamais l’un d’entre eux parvient jusqu’à ton laboratoire, promets-moi que tu traverseras le portail ?

Victor fronça les sourcils en le dévisageant.

— Non, je ne peux pas faire ça !

— Je veux te savoir en sécurité !

— Jamais ! hurla-t-il en se levant. Je ne suis pas un lâche !

— Victor !

— Ma vie ! Je l’ai dévoué pour la survie de notre espèce ! Pas pour un pouvoir quelconque !

— Ah parce que tu crois que quand la guerre sera terminée, personne ne remarquera à quel point on n’a pas vraiment vieilli ! Tu sais que ça nous tombera dessus !

Victor le savait. Lui, Benoît et ses amis paraissaient avoir vingt années de moins. C’était pourquoi il avait détruit tous ses travaux, surtout celui qui concernait le sérum. À travers ses anciennes visions, il avait appris que les erreurs du passé n’empêcheraient pas certains hommes à désirer plus de pouvoir. Devenir un être immortel serait le summum que les humains pourraient atteindre et Victor ne pouvait pas laisser ça se produire un jour.

— Vic ! Tu m’écoutes !

— La discussion est Close !

— Très bien ! Attends-toi à ce que je sois présent devant ta porte quand ça arrivera !

— Pourquoi insistes-tu ?

— Tu oses me demander ça ! On s’est promis de veiller l’un sur l’autre !

— Non ! Notre promesse est de…

Victor, interrompu par un baiser, le repoussa violemment, or le contact manquant à sa peau, il agrippa le col de Benoît et l’attira tout contre lui.

Si s’ouvrir à un autre devait débloquer ses visions, il le ferait uniquement parce qu’il ne voulait pas continuer sa vie sans avoir avoué ses sentiments à l’homme qu’il s’était jusque-là refuser d’aimer.


Pour se construire un futur

Depuis le levé du jour, Benoît attendait le soutient aérien de la base de L’Union Terrienne dissimulée sur l’ancienne Russie. Elle était devenue la plus importante depuis plus d’un siècle. Territoire décimé au tout début de la guerre, les survivants étaient parvenus à cacher des milliers d’hommes.

Benoît, les yeux braqués vers le ciel, observait depuis un moment des chasseurs volés au-dessus de leur base souterraine. Cela faisait longtemps qu’il n’avait plus entendu pareil vacarme. L’espoir qui l’avait tenu debout des années semblait s’éteindre au fur et à mesure que ses voltigeurs se faisaient abattre les uns après les autres.

Il balaya les alentours d’un regard navrant. Les derniers vestiges de la ville se recouvrirent d’une pluie de feu, accompagnée de débris des chasseurs dans un bruit aigus et explosif. Etait-ce leur fin ? Pour une erreur commise des siècles plus tôt, des hommes et des femmes s’étaient vaillamment battue pour leur survie.

Benoît, la mâchoire serrée et le cœur palpitant de peur, se ressaisit. « Victor ! » hurla-t-il dans son oreillette. « Activation du portail ! »

« C’est lancé depuis le début des hostilités mon ami » lui répondit immédiatement celui-ci, mais sa voix était étrangement calme comme si Victor avait abandonné toute idée de vivre ou était-ce dû au fait qu’ils aient passé leurs dernières nuits ensemble ?

Benoît ordonna aux derniers civils de se présenter rapidement au laboratoire avec le stricte nécessaire. Le plan de secours ayant été longtemps prévu à l’avance, chacun avait un bracelet encodé qui leur permettrait une mise à jour dans les systèmes d’autrefois.

Le portail temporel de Victor étant instable, tout le monde le savait et était conscient du risque qu’il encourait. Mais si cela leur permettait une chance de survivre, il l’acceptait tous.

« Commandant ! Regardez qui vient nous aider ! » s’écria la voix d’un de ses voltigeurs après une dizaine de minutes de silence. Benoît leva son visage et écarquilla ses yeux : un soutien aérien venait d’abattre d’une nouvelle arme leur ennemi.

— Ils ont réussi, marmonna-t-il en respirant de soulagement.

« Messan ! » l’appela-t-il tout en pénétrant dans l’entrée qu’il surveillait avec quelques soldats. « Victor ! » insista-t-il. Pas de réponse. Les battements de son cœur s’accélérèrent de frayeur à l’idée que son ami ne soit déjà mort.

Commandant de la base de Clermont-Ferrand, il avait veillé sur un groupe composé de chercheurs, de soldats et de civils. Pendant plus d’une trentaine d’années, la communauté était restée à l’écart des radars des androïdes martiens et ce fut bien plus que ce qu’avait espéré son ami Victor.

« Commandant ! cria l’un de ses hommes. Deux androïdes ont atteint le secteur du laboratoire ! »

Benoît ne répondit pas. Sa plus grande peur était en train de se produire. Victor ne pouvait pas mourir aujourd’hui ! Courant à travers les couloirs éclairés, sa poitrine se comprima au fur et à mesure qu’il s’approcha du lieu. Il glissa et tomba plusieurs fois. Les deux androïdes avaient dû emprunter une partie de ce chemin, des corps démembrés et des flaques écarlates s’étendaient sur toute la surface.

Soudain, des cris inattendus, loin de ressembler à des plaintes, résonnèrent jusqu’à ses oreilles. « Oh mon Dieu ! Commandant ! Les ferrailles se replient ! »

Il arriva au détour d’un couloir et ses pieds patinèrent à nouveaux lorsque ses yeux se posèrent sur l’une de ces machines. Celle-ci braqua immédiatement un canon dans sa direction et il sut en tombant sur les fesses que c’était trop tard : il allait mourir.

Les secondes parurent devenir des minutes. Sa respiration se saccada au rythme de ses battements de cœur puis, sortie de nulle part, une voix familière hurla à ses côtés en même temps qu’une lumière bleutée enveloppa l’androïde qui se désactiva instantanément.

— Commandant ! Commandant Mayet !

L’homme portait la tenue foncée des soldats d’élite de l’Union Terrienne. Celui-ci l’aida à se relever et Benoît le regarda ôter son casque à écran.

— Gabriel, murmura-t-il heureux de revoir son ami.

— Capitaine Callins à ton service ! Pendant que mon escadron termine avec les androïdes à l’extérieur, va retrouver notre petit génie, je m’occupe du reste.

— Merci Gabriel !

— Amis pour l’éternité ! lui cria son ami pendant qu’il partait rejoindre Victor.

Mais, en franchissant la porte du laboratoire, ses lèvres se déformèrent subitement de colère et de déception.

— Non ! Non ! Non ! hurla-t-il en rejoignant son ami allongé sur le sol. Vic ?

Son regard s’accrocha aux yeux bleus de celui-ci, évitant de voir ce qui restait du corps. Sa vue se brouilla et des larmes coulèrent le long de ses joues.

— Tu entends ces cris, pleura-t-il en prenant le buste de Victor. C’est grâce à toi, tes armes fonctionnent. Ils ont réussis.

— Benoît… murmura Victor.

Le commandant l’écarta un peu de lui et son ami posa une main sur sa nuque. Ce geste le propulsa dans une bulle télépathique où les secondes pouvaient devenir des minutes. Le paysage lui révéla la pièce où, enfant, Benoît et ses amis avaient aimé créer leur monde. Dans cet univers virtuel et mémoriel, Victor se tenait devant lui, un sourire sur les lèvres.

— Je ne peux pas maintenir cette télépathie très longtemps, lui confia son ami. Prends ce que je tiens dans ma main, tu comprendras certaines choses.

— Non ! s’insurgea-t-il. Tu vas mourir !

— Oui et, lui dit-il en grimaçant, je t’assure que je ne l’ai pas vu venir celle-là.

Comment Victor pouvait-il en rire ? Benoît secoua la tête comme si le destin se moquait de lui.

— Je t’en prie, pas d’humour, marmonna-t-il la voix emplie de tristesse.

Victor avait les jambes coupées et son corps baignait sur une mare de sang. Benoît regretta de n’être pas resté cette journée près de lui, mais il était commandant. Il ne pouvait pas privilégier une personne, même s’il l’aimait de tout son cœur.

— J’ai détruit tous mes travaux, lui confia Victor. Même le sérum qui a permis de soigner ton fils.

— Je ne comprends pas ce que tu essaies de me dire.

— Je ne t’ai pas tout raconté, c’est pourquoi j’ai tout laissé sur l’holographie. Tu ne pourras le visionner qu’une seule fois. Fais-le avec les autres.

— Bien, lâcha-t-il une pointe de déception dans la voix. Tu n’avais pas assez confiance en moi pour tout me dire ?

— Non, Benoît. J’avais besoin de toi pour connaître certaines choses et nous sommes loin d’avoir gagné notre liberté.

Benoît qui voulut rétorquer se retrouva expulser de la bulle télépathique de Victor qui était en train de partir.

— Ben, prends-le, lui chuchota péniblement son ami en levant seulement sa main droite. Ton fils va arriver. Il doit me voir mourir.

— Quoi ? balbutia-t-il en effaçant ses larmes. Tu me demandes l’impossible, je ne peux pas laisser Cyril…

— Il le doit. Sinon, il ne deviendra jamais l’homme que j’ai vu. Tout de suite ! tenta de lui hurler Victor qui cracha du sang de sa bouche.

Benoît, terrifié de le perdre, accepta douloureusement de le laisser derrière lui.

— Je dois t’avouer un truc Vic…

— Je sais Ben…

— Je t’aime…

Victor ne put lui répondre, la gorge prise par le sang qui s’en échappait, mais son regard en dit long sur ses sentiments. Il brillait d’une étincelle d’amour que seul le lien sensitif était capable de lui offrir.

Benoît prit le petit cône métallique de la main de son ami, déposa un baiser sur son front et s’en alla à l’opposé des pas qui frappaient lourdement le sol. Dissimulé derrière l’angle du couloir, il ferma ses yeux lorsque la voix de Cyril hurla à en déchirer son cœur de père.


Car tout a un début

La guerre prit fin en 2369, le 22 septembre,

Un mois et demi après la mort de Victor Messan.

.

Cyril Mayet, ancien soldat d’élite du corps terrestre et fils du Commandant de la base de Clermont-Ferrand, fut promu Capitaine en décembre 2369 pour diriger une équipe sur leur planète d’accueil : Terra One. Cet homme de trente ans n’avait plus aucune attache. Il avait vu la plupart de ses compatriotes donner leur vie pour un monde dévasté qui ne semblait plus avoir besoin d’eux.

Son meilleur ami, Éric Messan, s’était sacrifié pour la survie de son père : Victor. Cyril avait aussi regardé avec impuissance ce dernier mourir dans ses bras, le jour où son jeune amant, Guillaume, avait franchi le portail temporel. Tout au long de cette terrible guerre, il avait senti la mort autour de lui et l’avait secrètement priée de lui prendre la vie… ainsi, il aurait pu rejoindre ceux qui s’étaient battus à ses côtés.

Personne ne lui avait demandé comment il allait après ça. Personne ne s’était soucié de ses états d’âme parce que, tout comme des milliers d’autres, les survivants étaient aussi démunis que lui. À ses yeux, il n’avait plus aucun avenir ici. Son père, le commandant Mayet, le poussait même à quitter la Terre parce que la vie ne devait pas s’arrêter à cause de tout cela.

.

Benoît avait gardé la tête haute lorsque son meilleur ami, le plus grand des scientifiques Messan était décédé en emportant avec lui ses secrets, mais certains d’entre eux avaient pu être sauvegardés à temps par ses amis. Amis qui, aujourd’hui, accompagnaient leurs fils qui avaient participés à la libération des androïdes martiens.

Benoît sourit en les voyant enlacer une dernière fois leurs enfants. Le Capitaine Gabriel Callins lui jeta un regard de salutation pendant que Gabe, le fils de ce dernier, embrassait sa jeune sœur, Caroline et son neveu Flavien Destrino.

À quelques pas, il distingua le Docteur George Parker qui serrait dans ses bras un jeune homme aux yeux vairons. Le médecin l’avait adopté durant la guerre et considérait Antoine Perles comme son propre enfant.

La gorge nouée devant ses adieux, il reconnut la voix d’Evan Berthal qui chuchota à Timothy, de prendre soin de sa ferraille et de ses compagnons. Il détourna rapidement son regard brillant quand une main se posa sur son épaule puis, soudainement blotti dans les bras de Cyril, il peina à murmurer combien il était fier de lui.

Les pères contemplaient leurs enfants, adulte depuis longtemps, monter dans la navette « Seconde Chance » avant de rejoindre les autres familles sur la passerelle d’observation. Tous les quatre n’osèrent pas se regarder tant cela était important. Ils laissaient leurs fils quitter la Terre pour les laisser vivre une aventure extraordinaire, car les survivants du cercle d’amis de Victor étaient convaincus du bien-fondé de cette mission.

En ligne, les yeux rivés sur l’objet volant à travers le ciel, leurs lèvres s’étirèrent d’un air qui semblait mystérieusement dire « Ce n’est que le commencement d’une nouvelle ère ».

.

Victor avait confié une partie des secrets du minerai à ces quatre hommes. Malgré la distance et le temps qui les avaient séparés, leur amitié était restée soudée. Ils étaient différents mais ils étaient seulement des hommes qui n’avaient pas eu le temps de profiter d’un monde qui devait être, un jour, offert en héritage à leurs enfants.

La durée de leur voyage était programmée pour quarante-deux années. Pendant ce laps de temps, sur Terre, toutes les familles qui regardaient l’un des siens partir à destination de Terra One étaient invitées à se mettre en état de stase. L’objectif de cette offre était de ne les réveiller qu’au moment même où la navette serait en position géostationnaire autour de la nouvelle planète. Lorsque ce jour arriverait, ces familles auraient la chance de vivre en même temps que l’expédition qui aura atteint sa destination.

Le temps n’avait plus aucun impact sur la vie de l’équipage de Seconde Chance. Personne n’aurait pu dire ce qui les attendait sur place. Personne n’aurait pu les avertir… car, aujourd’hui, tous ces hommes et ces femmes allaient découvrir l’origine des humains de la Terre et déclencher, sans le savoir, la naissance d’une nouvelle race.

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