Mathias P7

7

 

Mathias avait l’impression que sa tête allait exploser et que tout son univers venait de s’effondrer autour de lui. Ses mains tremblèrent et son cœur tambourina à un rythme effrayant : qu’avait-il fait ?

― Math ?

Sa lèvre inférieure vibra en même temps que des larmes dévalèrent ses joues. Il se sentit honteux par ce qu’il venait de réaliser. Sa gorge se serra encore davantage quand, une main calée sur son cœur, il se rappela de son tout premier battement.

― Mathias, lui chuchota son amie en s’asseyant au bord du lit, chut, prend ton temps et calme-toi.

Accablé par la douleur, il ramena les genoux près de sa poitrine, les enlaça de ses bras tremblants et y posa son front. Il comprit enfin les raisons qui le poussaient inévitablement vers Adrien. Il avait chuté pour lui, et qu’avait-il fait ? Il l’avait repoussé alors qu’il aurait pu faire l’effort de lui pardonner.

Mathias se sentit si soudainement petit qu’il n’avait pas le courage de relever son visage et affronter son erreur. Adrien avait gardé le secret et avait jusque-là souhaité qu’il lui revienne, mais lui avait-il donné un peu d’espoir ? Non. Rien. Comment pouvait-il se rattraper ?

― Hé, doucement, intervint Rayan en le retenant par les bras.

― Où… Où est Adrien ? s’écria Mathias en s’écartant de lui.

― Je crois qu’il est chez lui et, vu l’heure…

― Je dois absolument lui parler et…

Mathias posa son regard brillant sur l’enveloppe marron que lui tendit son ami. Sa mâchoire se contracta, serrant ses dents entre elles. Il savait pertinemment qu’il ne trouverait rien dedans. Il grommela en enfilant son blouson, mit son écharpe et partit sans écouter ses amis. Tout en se dépêchant, il réalisait qu’Adrien avait toujours gardé son secret, le protégeant d’une vie céleste qu’il avait soigneusement décidé d’oublier pour vivre pleinement auprès de lui.

Il avait mal agi et aurait dû essayer de comprendre son ami au lieu de se braquer. Sur le coup, son cœur entièrement bercé d’illusions humaines avait souffert de l’absence d’une mère qui n’avait jamais existé. Lorsqu’il arriva devant la porte, il frappa puis appuya comme un fou sur la sonnette. Rien. Aucun bruit ne vint de l’intérieur.

― Mathias, l’appela Rayan.

― Il n’est pas chez lui, s’essouffla-t-il en pivotant vers son ami.

Au visage défait de Rayan, il comprit qu’Adrien avait fini par baisser les bras et il ne pouvait pas l’en blâmer.

― Où est-il ?

― Oh, c’est bon ! Vous n’êtes que des imbéciles ! Je ne sais pas ce qui s’est passé entre vous mais là, vous agissez comme des gamins ! Le jeu du chat et de la souris, y en a ras la casquette ! Moi, tu m’as pris en otage ! Adrien n’a rien voulu me dire et il t’a laissé tranquille pendant ton absence ! T’imagine ! Une année sans nouvelle ! Et le jour où tu reviens, tu croyais qu’il allait accepter de se prendre une autre veste !

Mathias avait merdé, mais maintenant, qu’il se souvenait de tout, ne pouvait-il pas faire en sorte qu’Adrien comprenne qu’il l’avait toujours aimé ? Ce n’était pas devant une porte qu’il allait trouver une réponse. Pourtant, ce fut à travers les airs du temps qu’il écouta une voix lui chuchoter à l’oreille « Les anges, c’est nous… ».

― Je ne veux pas le perdre, murmura-t-il.

― Bien, que veux-tu réellement ? Parce que je crois qu’Adrien est vraiment au bord du gouffre. Il a fini par accepter que tu refasses ta vie ailleurs…

― Rayan, tu le savais ? le coupa-t-il en reculant d’un pas pour le fixer droit dans les yeux.

― De quoi ?

― Que… que j’étais un, dit-il en levant un index vers le ciel, incapable de savoir si son ami était au courant.

― Non, Nina le savait.

― Comment ?

― Elle m’a dit que les chutés ont la particularité de dégager une aura différente des humains.

Mathias, loin d’être étonné, déglutit et préféra ne pas en savoir d’avantage.

― Quand tu te donneras pour la première fois, poursuivit son ami, tu entendras le chant d’une mélodie…

― Qui te dit que je n’ai pas déjà couché avec quelqu’un ? répondit-il en rougissant.

Rayan éclata de rire, ravi de le voir reprendre confiance en lui. L’heure qui suivit, il le passa à préparer la soirée que Mathias envisageait de partager avec Adrien.

 

*

 

Adrien était au bar, assis à sa place habituelle et contemplait sa tasse à café. Il réfléchissait à ce qu’il allait faire de sa vie. Il avait envisagé un temps de reprendre l’orphelinat et de créer une petite école pour les sourd et muet. C’était une idée qui lui était venu quand son père avait accueilli un enfant avec ce genre de handicap. Il avait lui-même passé du temps à apprendre le langage des signes.

Cela lui aurait plu, mais aujourd’hui, il n’avait plus envie de rester dans cette petite ville. Il y avait trop de souvenirs qui lui rappellaient son enfance. Il en était là quand une voix inattendue l’appela, figeant son cœur entre deux battements. Mathias s’assit en face de lui.

― Adrien, commença celui-ci, est-ce qu’on pourrait se parler ?

Il plongea son regard dans le bleu merveilleux d’autrefois. Mathias était là. Il portait un jean noir et un pull rouge qui le rendait encore plus séduisant.

― Je crois que Rayan t’as donné ce que tu voulais, répondit-il froidement.

Il essayait de garder son calme, mais son souffle se coupa net quand Mathias se leva pour s’installer à ses côtés. Il fronça ses sourcils et s’éloigna de lui comme de la peste.

― Écoute, bredouilla-t-il soudainement par sa proximité, tu as été assez clair, je t’ai entendu parler avec Rayan, tu as ta vie, moi la mienne et…

― Toi et moi savons qu’il n’y a rien dans l’enveloppe, le coupa Mathias.

Adrien immobilisa ses lèvres et ses membres, ou était-ce le bar entier qui s’était figé entre deux temps ? Il avait l’impression d’être plongé dans un silence imaginaire. Mathias n’avait pas l’air affolé ou un brin déçu. Il y avait quelque chose de diffèrent dans son attitude et, même dans son regard, il y avait une étrange lueur qui dansait au milieu de deux beaux lacs.

― Je dois te parler de ce qui s’est passé le jour où je suis arrivé à l’orphelinat, lui chuchota celui-ci.

Un rire jaune, à peine voilé de panique, parvint à franchir sa gorge, le rendant sûrement idiot sur l’instant, mais il n’osait pas croire ce qu’il venait de lui dire.

― Pousse-toi ! railla-t-il, énervé par ce revirement de situation.

― Non.

Devant son refus catégorique, il lui décocha un regard assassin en le fustigeant de colère :

― Un an ! Pendant un an tu m’as jeté de ta vie ! Hier, pareil ! Et là, comme par enchantement, pouf, tu te rappelles de tout ! Alors, non ! Tout ce que je te souhaite, c’est une merveilleuse vie !

Adrien essayait de toutes ses forces de lui en vouloir, mais le regard extrêmement brillant de Mathias finit par abattre ses dernières défenses.

― Alors, quoi ? continua-t-il, tu veux qu’on fasse la paix ? Bien, parfait ! Maintenant que tout est réglé, je voudrais rentrer chez moi et…

― Adrien.

― Non ! coupa-t-il la gorge serrée pour avoir tellement attendu ce moment qui n’était jamais arrivé, je t’ai laissé du temps !

― Quand moi ! Je t’en ai donné bien plus ! haussa soudainement la voix de Mathias.

Adrien n’en revenait pas. Ce dernier osait comparer les sept années passées avec lui contre une seule où il avait dû se battre pour le récupérer et oublier que le monde continuait à tourner autour de lui.

― C’est trop facile, répondit-il en se levant, que veux-tu que je te dise ? Pour moi, on est à égalité.

― Non ! trancha Mathias en le défiant d’un regard qu’il ne reconnaissait pas, pour l’être, tu devrais me rendre six ans de ta vie.

Adrien ricana, le cœur blasé et déchiré. Il secoua la tête en se demandant ce qui se passait.

― À quoi tu joues ? Tu crois que c’était amusant ? Tu crois que…

― Passe la nuit avec moi et on sera quitte, lui proposa Mathias.

Ces mots claquèrent à ses oreilles comme une punition, balayant d’un simple geste tout ce qu’il essayait en vain d’oublier. Son cœur était déjà au bord du gouffre depuis plusieurs mois et Mathias venait de le jeter au fond d’un abysse innommable. Comment pouvait-il accepter une nuit alors qu’il en voudrait des centaines, même des milliers… voire une vie entière à ses côtés ? Était-ce une vengeance ? Un jeu ? Une torture angélique pour avoir souhaité, enfant, qu’il reste avec lui ?

― Adrien ?

Le temps d’une infime seconde, il posa ses yeux dans ceux de Mathias : réalisait-il ce qu’il était en train de lui demander ?

― Adrien.

Il était tétanisé parce qu’après cette nuit, que se passerait-il ?

― Adrien.

Il réagit enfin lorsqu’il vit Mathias quitter le siège, prêt à lui tourner les talons.

― D’accord, murmura-t-il le cœur déchiré de se laisser paraître aussi faible.

Au diable la fierté…

 

=> 8 & fin

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