Mathias P6

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« Non ! Adrien, c’est du passé ! J’en ai fini avec lui depuis que je suis parti ! ». Les mots de Mathias résonnaient encore dans la tête d’Adrien quand Rayan frappa à la porte de son bureau. Il était assez clair que c’était bel et bien terminé. Il n’y avait définitivement plus rien à sauver de leur amitié.

― Qu’est-ce que tu fais ? lui demanda son ami alors qu’il scotchait le dernier carton.

― C’est évident, non ? Je n’ai plus rien qui me retient ici.

Il se tut, les lèvres serrées et tremblantes de colère contre son envie d’avoir cru que le temps arrangerait les choses, mais il n’avait plus la force de supporter le poids du secret. Il ne dirait rien comme il l’avait promis. Il souhaitait juste passer à autre chose et, pourquoi pas, celui de voler de ses propres ailes, là où personne ne le connaîtrait.

― Adrien, tu l’as attendu ! Tu ne vas pas t’enfuir à ton tour ?

Il dévisagea Rayan. Son cœur souffrait depuis si longtemps que la voix de Mathias avait fini par l’achever. Même s’il avait été la cause de la situation, Mathias avait aussi sa part et, aujourd’hui, il abandonnait. Il ne se relèverait pas si jamais celui qu’il avait considéré comme le plus beau des trésors osait prétendre le contraire.

― Et puis quoi ? gesticula-t-il, regarde-moi, qu’est-ce que j’ai foutu ces dernières mois ? Rien ! Ma vie est lamentable ! Je n’ai rien ! J’ai juste à accepter que les choses soient ainsi…

Son ton se brisa, le coupant dans son élan. Il bloqua ses larmes au bord des yeux et les milliers de papillons qui dansaient à travers sa poitrine eurent raison de lui. Sa gorge se noua et son regard s’embua. Il tendit une grande enveloppe à son ami avant de saisir son sac de sport.

― Tu lui donneras son dossier, dit-il d’une voix tremblante.

― Mais qu’est-ce que tu fais bon sang ! s’écria son ami en l’empoignant par le bras, il est là-haut ! Je suis sûr qu’il reprendra ses esprits !

Adrien s’essuya les yeux, s’arracha de la main de Rayan et chassa les mauvaises ondes de sa tristesse.

― Tu sais, le pire dans tout ça, murmura-t-il, c’est que je ne lui en veux pas. J’ai eu la chance de l’avoir eu à mes côtés durant toute mon enfance. Je crois que la vérité est qu’il a refait sa vie ailleurs et m’en a exclu une bonne fois pour toute.

Ses lèvres, en traîtresses, se déformèrent de douleur, écorchant son cœur de ses mots qui semblaient enfin lui révéler que son ange avait tenu sa promesse : celui d’avoir été là pour lui. Après tout, il n’y avait jamais eu de contrat. Mathias n’avait aucune obligation de rester toute sa vie près de lui, et puis, il était devenu mortel pour vivre parmi les hommes.

― Si Mathias est revenu en ville, reprit-il le souffle maîtrisé, ce n’est pas pour moi, mais pour mon père.

― Mais, Adrien ?

― Ce n’est pas grave Rayan, tenta-t-il de répondre un faux sourire plaqué sur ses lèvres, ma présence ne servira à rien, je l’ai compris, il est libre de faire ce qu’il a envie.

― Peux-tu au moins me dire ce qui s’est passé pour que vous en arriviez là ?

Il quitta son bureau sans lui donner de réponse et ajouta en marchant vers la sortie :

― Ne t’inquiète pas, je serai là ce week-end pour la fermeture de l’orphelinat.

― Et, qu’est-ce que tu vas faire en attendant ? T’enfermer jusqu’à son départ ?

Adrien s’arrêta au milieu du couloir et pivota pour le regarder.

― Je vais juste reprendre ma vie.

― En discutant avec Mathias ! insista son ami.

― Non, dit-il la gorge vibrante de sanglots, tu n’as pas compris. Mathias n’a jamais existé.

― Arrête de dire des sottises ! Imagine qu’il passe te voir ce soir et que…

― Que, par magie, il réalise que finalement je compte pour lui ?

L’espoir avait des limites et Adrien n’en avait plus pour deux.

― Et s’il était revenu pour te dire qu’il t’aime ?

Adrien éclata de rire, les lèvres déformées plus de peine que de joie.

― Ce serait bien la meilleure, il ne sait pas ce que je ressens pour lui. S’il restait mon ami, cela aurait été déjà suffisant et, même ça, je suis incapable de l’avoir.

― Adrien…

― Rayan, laisse tomber. C’est fini, c’est du passé. Je l’ai entendu de sa bouche, je n’ai jamais rien représenté pour lui, alors après la fête, je pars.

Adrien sortit dehors et leva son regard vers le ciel. Si son père le voyait à cette seconde, lui en voudrait-il d’agir comme un lâche ? Il avait espéré jusqu’à ce que la voix de Mathias ne lui fasse comprendre qu’il faisait manifestement partie d’un vieux passé.

C’était leur passé, un passé trop lointain pour panser les douleurs d’une blessure qu’il avait lui-même causée. Il avait déjà pleuré pour cette perte et son cœur continuerait encore à le faire. Il était simplement temps pour lui de passer à autre chose et de tirer sa révérence.

Mathias avait depuis longtemps pris sa décision. Il aurait dû l’accepter et partager sa vie avec une autre personne.

Il repensa à son ex, un jeune homme qui l’avait aimé comme un fou. Chaque fois qu’ils avaient couché ensemble, Adrien avait essayé de lui rendre cet amour, mais il n’y était pas arrivé parce qu’il avait cru pouvoir, un jour, récupérer Mathias.

Cet infime espoir s’était envolé au cimetière. Il l’avait ressenti dans la voix de Mathias, même son cœur s’était fissuré à l’intonation glaciale. Le pardon n’avait plus de place depuis longtemps et le mieux était de laisser son ange poursuivre sa vie d’homme. Ce soir, il devait penser à lui et oublier qu’il avait tout gardé pour Mathias. Son amitié. Son amour. Son affection. Tout. Il lui avait déjà tout donné sans condition.

Sur cette prise de conscience définitive, il poussa la porte de son entrée et s’y laissa choir, libérant une bonne fois pour toutes, cet amour à sens unique. Ce n’était pas faute d’avoir essayé. Une heure plus tard, après une bonne douche, il regarda sa montre, décidé à se tourner vers un autre avenir.

 

*

 

Printemps 2015 (Mathias 17 ans & Adrien 19)

 

― Tu n’as jamais eu de vraie mère ! Ni de vrais parents! Elle n’existe pas ! T’es tout seul ! Tu n’as que moi !

Adrien se souvenait de ce jour fatidique. Ses paroles avaient dépassé ses pensées. Il avait juste souhaité que son meilleur ami cesse de lui répéter que la personne qui l’avait –prétendument– déposé à l’orphelinat reviendrait un jour. Il connaissait la vérité sur la présence de Mathias, mais des mois à l’entendre se morfondre sur lui-même, avaient été insupportables.

― Pourquoi tu me dis ça ?

C’était la première fois que la voix de son ami avait été tranchante. Ses yeux habituellement bleus et doux étaient devenus sombres et l’avaient toisé avec méchanceté. Il avait compris qu’il n’aurait jamais dû lui dire cela de cette manière.

― Je,… Mathias, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire…

― Tu crois que c’est sympa ? Tu crois qu’il n’y a que toi ! Ce n’est pas parce que ton père est le directeur qu’il faut te croire bien meilleur que lui ! Je suis peut-être orphelin, mais toi ! Toi, t’es qui pour me dire que je n’ai pas de mère ! Tu crois me connaître ! Tu te trompes !

― Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire ! avait-il repris.

― Vas-y ! Je t’écoute puisque tu sembles tout savoir sur tout ! Peut-être que tu vas me dire que j’étais un fardeau pour ma mère ? Une erreur de jeunesse ?

― Tu n’as pas de passé ! Tu n’existes pas ! T’es tombé.

Adrien qui se rappelait de sa confusion et de sa colère n’avait pas su se calmer. Il était tellement blessé et énervé qu’il avait failli tout lui avouer, mais s’il lui avait dit qu’il était tombé du ciel pour lui, il l’aurait perdu. Haël avait été clair à travers sa demande : ne jamais parler de leur conversation. Avant d’avoir pu se reprendre, un coup de poing avait atterri contre sa mâchoire et les mots de Mathias l’avaient percuté de plein fouet.

― Et ça ! Tu le sens ! Si je n’existais pas, je ne serais pas là avec toi ! T’es même pas un ami ! Me dire ça, alors qu’on a grandi ensemble ! Que je suis orphelin et toi qui a toujours un parent ! Tu ne sais pas ce que c’est en fait ! Maintenant, va te faire foutre ! T’es plus rien ! Et dire que je t’ai cru être mon ami !

Après cela, rien n’avait été pareil. Mathias avait passé le restant de l’année avec d’autres jeunes, ignorant totalement. Il s’était dit qu’avec leur amitié et leur passé commun, son ami reviendrait auprès de lui, mais cela n’avait pas été le cas. Mathias avait à peine fêté sa majorité qu’il était parti sans même lui avoir adressé la parole.

Le cœur brisé et déçu par tout ce malentendu, il avait essayé de se mettre à la place de Mathias. S’il avait été orphelin, il n’aurait pas apprécié qu’on lui dise qu’il n’avait pas de parents et, les sous-entendus que son ami en avait tirés ne devaient pas jouer en sa faveur. C’était comme s’il lui avait jeté en pleine figure qu’il était destiné à être abandonné.

 

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