Mathias P5

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Mathias ouvrit lentement ses paupières tout en relevant son buste. Il respira profondément plusieurs bouffées d’air.

― Mathias ! l’appela la jeune femme.

― Nina, qu’est-ce qui s’est passé ? demanda-t-il encore sous le coup de la peur.

― Tu t’es évanoui. Comme on était juste à côté de l’orphelinat, on…

Il balaya d’un regard la pièce avant de la fixer méchamment. C’était son ancienne chambre, tout ce qu’il ne voulait pas revoir. Ce n’était plus la sienne depuis des années, mais l’odeur du vieux bureau et le parfum des choses qui avaient appartenu à sa jeunesse ne fit qu’augmenter sa colère. C’était du passé !

― Comment as-tu osé me mettre dans ce lit ? ! Nina !

― Arrête de fuir ! lui asséna-t-elle. Tu as fait une promesse !

― Qu-quoi ? marmonna-t-il en perdant de sa superbe.

― Sais-tu pourquoi tu as l’impression d’étouffer ?

― Non, je, bafouilla-t-il en secouant la tête, je dois rentrer chez moi.

― Mathias…

― Non ! s’écria-t-il, Adrien, c’est du passé ! J’en ai fini avec lui depuis que je suis parti !

Adrien était la cause de son état et Mathias ne voulait rien savoir. Il désirait l’oublier et retourner à sa petite vie tranquille. Ses membres tremblèrent quand la porte s’ouvrit et son cœur se calma en découvrant Rayan.

― Tiens, lui dit-il en tendant un bol de chocolat chaud. Ça te fera du bien.

Il la but sans rien dire. Lorsqu’il la finit, sa tête vacilla puis ses yeux se fermèrent lourdement. Avant de sombrer, la voix de Nina murmura :

― Tu ne peux plus continuer comme ça, tu dois te rappeler…

 

 

Printemps 2005 (Adrien 10 ans)

Cela faisait déjà un certain temps qu’il écoutait une petite voix qui priait. Elle était emplie de tristesse et de solitude. Plus le temps passa et plus ce garçon parvint à l’atteindre. Ces paroles dégageaient une telle détresse qu’il n’arrivait plus à se détacher de lui.

― Toujours à contempler ton protégé ? murmura une voix derrière lui.

― Ce n’est pas mon protégé, rétorqua-t-il en se tournant vers elle..

― Tu sais, lui dit-elle en le fixant sérieusement, si tu le désires tu peux…

― Ce n’est pas notre monde !

― Tu passes ton temps à le veiller, tu ne le quittes plus des yeux…

― Quand je l’écoute, ça me fait… souffrir, murmura-t-il en baissant son regard pour continuer à le voir, je ne comprends pas.

― Parfois, père nous dit que nos ailes disparaissent quand nous tombons amoureux…

― Je… je ne suis pas…

― Ne te voile pas la face, Haël, le coupa-t-elle, tu aimes cet humain…

Il ne répondit pas, trop absorbé par les mots de l’enfant. Il ne comprenait pas, lui de son état, ce qui se passait à l’intérieur de son corps céleste. Son amie n’avait pas tort sur un point : le petit garçon s’appropriait toute son attention.

 

Depuis des millénaires, il avait veillé sur ce monde sans vraiment se préoccuper de ces êtres qui vivaient une simple vie de mortel. Jusque-là, Haël ne les avait jamais enviés, mais depuis que cette voix l’avait atteint, il n’arrivait plus à réfléchir et passait tout son temps à le surveiller.

 

Évidemment, il n’avait pas le droit d’interférer avec les humains et, pour la première fois de toute son existence, il se sentait impuissant. Il en avait déjà entendu des voix brisées, mais celle-là était différente. Elle semblait l’appeler. Alors, parfois au milieu de la nuit, il le visitait, se plaçait à côté de son lit et, comme un fantôme, il lui murmurait des mots.

― Je suis là, toujours…

Ce n’était que de simples paroles qui devaient apaiser l’esprit du petit garçon, mais toutes ses tentatives furent des échecs.

― Haël ?

Incapable de répondre à son amie, il devait se rendre à l’évidence : il était prisonnier du petit homme. Quand il fermait ses yeux, il ressentait toutes ses peines comme si elles étaient siennes. Même les larmes versées réussissaient à briser une fibre inconnue à l’intérieur de lui.

― Je, murmura-t-il, je ne devrais pas me sentir bouleversé mais…

― C’est parce que tu désires le retrouver que tu commences à ressentir comme un humain.

Haël était fidèle à son créateur. Il connaissait les règles et jamais il n’aurait cru que cela lui arriverait. 

― Tu as le choix, lui chuchota son amie. Le choix du libre arbitre.

Il ne voulait pas. Il refusa même d’écouter le premier battement de cœur qui pulsa dans sa poitrine. Il se convainquait que sa place était ici, auprès de ses frères et de ses sœurs. Alors, il fuit l’enfant jusqu’à ce qu’il n’entende plus sa voix résonner à ses oreilles et cela le rendit plus vulnérable.

― C’est normal d’avoir peur, Haël.

― Je n’ai pas peur, hacha-t-il la voix tremblant comme un humain.

― Tu ne seras jamais seul, je veillerai sur toi.

 

Un jour, il décida de poser une main contre son cœur tout neuf et affolé. C’était inouï comment cet organe pouvait battre aussi normalement que rapidement. Il découvrait que, selon ce qu’il éprouvait, les battements de cœur réagissaient en variant ses pulsations.

― Tu n’es pas le premier, lui rappela son amie, et ni le dernier à qui cela arrivera. D’autres sont passés par autant de doutes et d’envies. Tu sais, tu as de la chance de trouver ce que les hommes appellent l’âme sœur, alors n’hésite plus…

Il descendit à la rencontre du garçon juste dans l’espoir de parvenir à le consoler sous sa forme. Il ne voulait pas du monde des hommes. Il désirait seulement accomplir son rôle, alors une dernière fois, il alla le voir.

Il se força à lui faire ses adieux, persuadé que cela était la meilleure chose à faire. Il se posta comme à son habitude à côté du lit, mais cette fois-ci, il y avait dans l’air une invitation aux rêves du tout petit. Il posa son regard sur le dos de celui-ci et, à sa surprise, le garçon bougea sans pour autant rouler dans sa direction.

― T’es revenu ? lui demanda-t-il.

Ces simples mots eurent le pouvoir de lui arracher les premières larmes. Le corps tendu et le cœur cognant violemment dans sa poitrine, il prit une grande inspiration et réussit à se reprendre.

― Je suis là, répondit-il les lèvres tremblantes, toujours…

― Ce n’est pas vrai ! Sinon tu serais toujours avec moi !

Depuis des jours, il entendait ses pleurs, son appel désespéré et, malgré cela, il résistait à l’envie de le rejoindre.

― Emmène-moi avec toi, le supplia-t-il subitement.

― Je ne peux pas, répondit-il à la hâte en augmentant les sanglots d’Adrien.

― Alors, va-t’en ! Va-t’en ! Je ne prierai plus !

Ce monde n’était pas le sien. Il en avait la certitude. Décidé à lui dire définitivement au revoir, il se pencha vers la tête de l’enfant et le parfum de celui-ci l’enveloppa dans une bulle de tendresse. Son essence angélique sembla se compléter la sienne. Il le ressentait comme s’il ne formait plus qu’un avec lui. « Parfois, père nous dit que nos ailes disparaissent quand nous tombons amoureux… ». Son amie avait raison…

― Je t’aime, chuchota-t-il à l’enfant.

Haël ne pouvait plus reculer, ses ailes commencèrent à se dissoudre, se désagrégeant comme des poussières d’étoiles.

― Veux-tu vraiment de moi ? demanda-t-il le cœur paniqué.

― Oui, lui marmonna Adrien.

― Alors, demain, je serai là pour toi.

― Comment t’appelles-tu ?

― Promets-moi, que jamais, tu ne me parleras de cette conversation ?

― Oui…

― Haël…

Il avait peur du monde des hommes car la souffrance faisait partie de leur quotidien. Le mal que ces êtres étaient capables de s’infliger l’effrayait, mais cette voix avait l’avantage de le rassurer parce qu’elle était née d’une promesse.

 

Sa chute fut longue et douloureuse, lui permettant de créer une existence humaine. Il devait choisir son état avant de se retrouver sur la terre des hommes. Il n’avait pas eu à chercher longtemps, il désirait être un petit garçon à côté de celui qu’il veillait depuis plusieurs mois. Haël savait que rien ne serait facile mais, il voulait y croire…

 

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