Grimoire – Chp 2

Chapitre 2 : Confidences au grimoire

 

 

2004

Ce fut au cours de cette année que le monde de Maxence bascula sans qu’il ne comprenne la raison qui poussa Adam à devenir froid et distant avec lui. Un soir, alors qu’il se dirigeait aux toilettes, il surprit une conversation entre Madame Pratier, sa mère d’adoption et ce dernier. Les paroles que brailla celui qu’il considérait comme son grand frère avaient profondément brisé son cœur d’enfant.

— Maxence n’est et ne sera jamais mon frère !

Les jours qui suivirent, tout changea. Adam ne le taquinait plus et ne se chamaillait plus avec lui. C’était comme si le temps de leurs enfantillages avait subitement pris fin à cause de lui. Bien qu’il souffrît de cet éloignement, il resta persuadé que cela n’était seulement dû qu’à leur différence d’âge.

Le jour des quatorze ans d’Adam, il pénétra confiant dans la chambre de ce dernier et déposa le paquet cadeau sur le bureau. Il en ressortit quelques secondes plus tard et buta contre le corps du plus grand.

— Qu’est-ce que tu faisais dans ma chambre ? lui demanda méchamment Adam.

Maxence serra ses dents devant sa voix froide et se retint de toutes ses forces de pleurer lorsque celui-ci poursuivit sur le même ton :

— Ne t’avise surtout pas à y remettre les pieds ! Primo ! Tu n’es pas mon frère ! Deuxio, tu n’es rien pour moi ! Alors arrête de te faire du mal ! Et tertio, ne m’adresse jamais la parole parce que je ne te répondrai jamais !

Maxence, blessé, bloqua tristement ses larmes au bord des yeux et s’enferma dans sa chambre. Pour la première fois depuis qu’il le connaissait, il sanglotait à cause de lui. Une crampe au ventre l’obligea à se recroqueviller sur lui-même et, ainsi positionné sur son lit, il ferma ses paupières. Les vilains mots résonnaient dans sa tête comme un mantra. La voix qui, autrefois, était douce et gentille était dorénavant empreinte d’une étrange colère. À onze ans, il ne comprenait pas son changement d’attitude. Adam ne voyait plus en lui le petit frère qu’il aurait pu devenir et, la pire des méchancetés qu’il avait pu entendre de sa part était qu’il ne représentait plus rien.

Le lendemain matin, en voulant vider sa corbeille à papier, son innocence fut une nouvelle fois mise à rude épreuve. Au fond de la poubelle, il aperçut le cadeau qu’il avait laissé la veille. Maxence, les lèvres tremblantes, ressentit violemment une douleur le tenailler à l’estomac. Il fixait encore tristement l’objet offert quand Adam vida la sienne. L’ignorance que mit celui-ci en passant devant lui finit par faire couler ses larmes. Il courut jusque dans sa chambre et claqua la porte. Il avait tellement mal qu’il ne savait pas ce qu’il éprouvait exactement : de l’humiliation ? De la peine ? De la colère ?

Madame Pratier, sans connaître la raison de cette dispute fraternelle, tenta vainement de le consoler. Bouleversé par tout cela, il ravala rapidement sa fierté en acceptant, le cœur brisé, de ne plus voir Adam comme un frère ou un membre de sa famille.

 

24 janvier 2004

Hier, j’ai eu quatorze ans et Maxence m’a offert un journal intime, toi. Je lui ai fait croire que je t’avais jeté à la poubelle et je ne veux pas qu’il le sache… Alors, je t’ai pris avant que maman ne la vide. Tu es le plus beau cadeau qu’on m’ait fait. Maxence a dû faire pas mal d’économie pour t’avoir. Je suis loin d’être un écrivain, mais dès que j’ai du temps, je te parlerais de lui.

Je sais que je ne suis pas tendre avec lui et c’est mieux ainsi. Je sais que ce que je lui dis, lui fait mal, mais je préfère qu’il me haïsse maintenant. Oui parce qu’il ne sera jamais mon frère et je ne le veux pas. Bonne nuit. Adam Pratier.

☆☆☆

 

Pendant les vacances de Pâques, Maxence fit la connaissance de son nouveau voisin : William Gardien. Ce dernier avait le même âge que lui. Il était châtain et avait des yeux noisette qui semblaient toujours rieurs. Tous les jours, il le retrouvait pour s’amuser avec lui. Cette nouvelle amitié arrivait au bon moment, car William comblait d’une certaine manière l’absence du lien fraternel qu’il avait perdu avec Adam.

Un jour qu’ils jouaient tous les deux aux cartes dans le jardin, Adam fit des siennes.

— Ça y est ! T’as finalement réussi à te faire un copain ! cingla celui-ci d’une voix sarcastique. Mieux vaut tard que jamais !

Son nouvel ami faillit lui répondre, mais Maxence le retint en lui disant qu’il n’en valait pas la peine. Il essayait toujours de l’éviter et, plus il le faisait, plus il en souffrait. Si Adam ne l’appréciait pas, il se demandait pourquoi il continuait à le provoquer.

 

22 février 2004

Salut, je sais que je n’écris pas souvent, mais tu verras à la longue, tu t’y feras et puis, je préfère écrire des choses qui m’ont paru importantes que des banalités. Maxence s’entend très bien avec le voisin, je suis content pour lui. Non, sincèrement, même si je n’en ai pas l’air. Tu me demanderais bien pourquoi j’agis comme ça… Je ne supporte pas son regard sur moi, je ne supporte pas qu’il me sourit, je ne veux rien… je ne le veux même pas dans la chambre d’à côté ! Bonne nuit. A.P.

☆☆☆

 

Maxence vivait le week-end chez M. Pratier. Depuis que son père adoptif avait divorcé, celui-ci passait ses journées à boire. Plus rien ne semblait exister pour cet homme qui avait été d’un grand soutien. Il y allait parce que William habitait à côté. Mais, aujourd’hui, à cause d’un petit retard de dix minutes, il reçut pour la première fois une gifle suivie d’un coup de ceinture qui le marqua sur tout le dos.

Terrifié par ce geste, il le supplia d’arrêter et qu’il ferait plus attention la prochaine fois. Il s’enferma dans sa chambre et s’adossa contre la porte de son armoire, les larmes aux yeux et les membres s’entrechoquant de peur. Il avait si mal physiquement et mentalement qu’il ne pouvait pas étouffer ses plaintes.

Il entoura ses genoux de ses bras tremblants et pleura toutes les larmes de son corps. Perdu dans ses sanglots, il sentit une main se poser sur son épaule. Par crainte de se faire gronder, il releva son visage humide. Le regard indéchiffrable qu’Adam lui décocha lui glaça le sang.

— Debout ! l’intima celui-ci sans une once de chaleur dans la voix.

Il se leva le corps frissonnant et baissa son regard vers le sol. Pendant qu’Adam se plaça derrière lui pour le palper, il renifla en silence jusqu’à ce que ce dernier pose les mains sur son dos. Un gémissement de douleur s’échappa de sa gorge. Adam lui ôta aussitôt son T-shirt à manches longues. Maxence n’osait pas imaginer la trace rouge qui devait le barrer. Il avala difficilement sa salive au moment où les doigts de ce frère qui ne l’était plus dessinèrent avec une douceur inattendue la marque.

Ce geste l’apaisa puis, il réalisa que la respiration de son aîné était irrégulière. La main chaude abandonna subitement sa peau, laissant un courant d’air froid la recouvrir. Il pivota et croisa des yeux noirs où des éclairs semblèrent y prendre place.

— Ne bouge surtout pas ! le prévint Adam en le dévisageant.

Maxence, toujours pétrifié, le regarda allumer la radio à fond et celui-ci désigna l’objet en l’interdisant de le toucher.

— Ne baisse pas le son ou t’auras affaire à moi ! C’est clair !

Il opina, le cœur battant et Adam partit comme une furie de sa chambre. Il en profita pour remettre son T-shirt tout en se postant devant son miroir. Il effaça ses traces de larmes et, pour la première fois depuis l’anniversaire d’Adam, il sourit parce que son frère était là pour lui. Il avait remarqué ses poings serrés et la lueur d’inquiétude dans ses yeux.

— Enlève-moi ton T-shirt !

Il sursauta au son de la voix sèche et essoufflée du plus grand. Il s’exécuta puis, Adam se plaça derrière lui et étala une pommade sur le dos. Cela calma la douleur et quelques larmes de joie roulèrent sur ses joues. Si Adam lui répétait constamment qu’il n’était rien, alors pourquoi s’occupait-il de lui ? La douceur de ce geste l’émut et, à travers cette attention, il savait que quoiqu’il puisse lui arriver, son ex-grand frère serait toujours là.

Jamais Maxence ne sut ce qui se passa ce jour-là entre le père et le fils, mais depuis, M. Pratier ne leva plus une seule fois la main sur lui.

 

15 mai 2004

Hello, aujourd’hui, j’ai entendu papa en train d’engueuler Maxence. Je ne connaissais pas le motif, mais quand j’ai vu qu’il se faisait punir parce qu’il était arrivé en retard, je n’ai pas pu m’empêcher d’aller voir mon père juste après.

Je lui ai dit que s’il osait une nouvelle fois le toucher ! J’appellerais les flics. Ha ! Tu ne sais pas, mes parents se sont séparés au début du mois. Et depuis, papa boit beaucoup et je ne veux pas qu’il frappe à nouveau Maxence. Tant que je vivrais avec lui, je ne laisserai personne le blesser.

J’ai cru que mon cœur m’avait lâché ! Quand j’ai vu cette marque… mon Dieu, j’avais envie d’étrangler mon père ! Oui, j’ai vu rouge ! J’ai cru devenir fou ! Il a osé faire ça à Maxence ! Il n’a que onze ans, tu imagines ! Je suis tellement en colère, tu ne peux pas savoir à quel point ça m’a fait mal de voir mon père agir comme ça ! Et cela me fait mal de ne pas pouvoir consoler Maxence…

Je ne peux pas… c’est au-dessus de mes forces. Mais je te promets que personne ne portera plus la main sur lui. A.P.

☆☆☆

 

Aujourd’hui, Maxence voulait déposer une boîte remplie de dessins et de mots de tendresses sur la tombe de sa mère. Seulement, il ne parlait presque plus avec son père adoptif depuis qu’il s’était fait passer un savon et Adam devait être chez sa mère. Il désirait tellement y aller qu’il laissa un mot sur son bureau et partit vers quinze heures au cimetière.

Il prit son vélo et pédala à la force de ses petites jambes. Il ne pensait pas que cet endroit serait aussi loin. Lorsqu’il arriva devant le portail, il était essoufflé, mais content d’y être parvenu. Il regarda sa montre et vit qu’il avait mis trois quarts d’heure. Il se dépêcha d’entrer et chercha la tombe de ses parents. Les allées se ressemblaient toutes et quand enfin il la trouva, il s’agenouilla, ouvrit son sac à dos et sortit un papier qu’il déplia pour le lire.

— Maman, je te lis cette lettre parce que j’ai peur d’oublier tout ce que j’ai à te dire. Tu me manques, et même si je n’ai que très peu de souvenirs de toi, j’ai toujours ta photo avec papa dans ma chambre. J’aurais voulu me rappeler de ton sourire, de ton visage et me souvenir de combien tu m’aimais. Je n’ai pas pu venir avant parce que j’étais trop petit, mais là, j’ai onze ans.

Il se permit de faire une pause. Il avait besoin de retenir ses larmes comme pour montrer qu’il n’était plus un bébé, mais un grand garçon.

— Tout va bien. Des fois, quand c’est dur, je pense très fort à vous deux. Toute la semaine, je m’étais demandé ce qui te ferait plaisir. Alors je t’ai fait un dessin avec une lettre. J’espère que quand tu les liras, tu penseras à moi. Bonne fête maman, je t’aime.

Lorsque ses derniers mots franchirent sa bouche, ses larmes finirent par couler. Il les essuya rapidement d’un revers de la main et tenta de sourire.

— Je pleure parce que je suis content d’être là, avec vous deux…

Maxence baissa son regard, empoigna de la terre aux creux d’une main et huma l’odeur qu’elle dégageait comme si elle pouvait contenir le parfum de sa mère. Il se laissa ensuite bercer au rythme du vent en repensant à ces années. Bien qu’il avait Hélène, sa mère d’adoption, la sienne lui manquait tout comme son père. Le temps était précieux, il l’avait compris pour son jeune âge. C’était aussi la seule chose qui lui permettait de garder l’espoir que, un jour, avec Adam tout s’arrangerait.

Il était tellement concentré qu’il ne vit pas l’heure passée. Le gardien de l’enceinte venait de lui tapoter l’épaule en l’informant qu’il allait fermer. Maxence se précipita vers la sortie. En voyant qu’il était dix-huit heures, il se mordilla la lèvre inférieure, la peur au ventre de se faire engueuler.

Il pédala si vite que, tout à coup, il voltigea par-dessus sa bécane. Il se releva en gémissant de douleur. Ce n’était décidément pas son jour de chance, se dit-il en reniflant, son vélo tiré par ses petites mains meurtries.

— Maxence ! l’appela soudainement la voix glaciale d’Adam qui coupa net sa respiration.

Il déglutit puis tourna légèrement son visage vers lui. Lorsqu’il croisa ses yeux azur, il n’aurait pas su dire si celui-ci était en colère. Au point où il en était, il n’avait pas la force de se battre contre lui.

— La prochaine fois que tu auras envie de partir sans rien dire ! lui cria Adam, je ne viendrais pas te chercher à travers la ville !

Maxence, la poitrine subitement comprimée, ne voulait pas entendre de méchancetés. Sa mère lui manquait chaque jour et de devoir entendre la voix ferme de son aîné finit par l’achever. Un tourbillon de colère s’empara de son corps d’enfant et lui donna le courage d’affronter le regard d’Adam.

— Je voulais juste aller voir ma mère ! sanglota-t-il. Toi ! Tu as encore la tienne ! Pourquoi je n’aurais pas le droit d’aller la voir ! Je sais que tu me détestes ! Alors ne viens pas me chercher, si c’est pour être méchant avec moi !

Il hoqueta avec tellement de force qu’il sentit la pression le gonfler à bloc. Toutes les émotions qui l’assaillirent à cette seconde semblèrent vouloir sortir de lui. Trop jeune pour savoir la contenir, il abandonna son vélo et se rua sur le torse d’Adam, le frappant avec désespoir. La douleur qui le prenait aux tripes s’évapora instantanément quand des bras vinrent l’enlacer.

— Chut, lui souffla gentiment le plus grand en resserrant l’étreinte autour de son corps, d’accord Maxence. Je serais là, la prochaine fois. Je t’accompagnerai chaque année. Je vois ma mère tous les jours, toi aussi, tu as le droit de venir voir la tienne.

Maxence, ému, enlaça à son tour Adam tout en pleurant. Si ce n’était qu’un jour par an, alors il en serait heureux. Il l’aurait pour lui à chaque fête des mères et, même si cela n’était pas grand-chose, au moins, cela avait énormément de valeur à ses yeux.

 

6 juin 2004

Hello, aujourd’hui, c’est la fête des mères. Quand je suis rentré de chez la mienne et que Maxence n’était plus chez mon père, j’ai eu peur.

Je suis allé dans sa chambre et j’ai lu son mot qui disait qu’il était au cimetière. Bien sûr, je savais pourquoi il y était allé, mais quand même… à vélo, ça fait une trotte, mine de rien. Le plus dur, ben, c’est quand je l’ai vu sur le trottoir en train de pousser son vélo.

Tu sais, c’est la première fois que Maxence me crie dessus et tous les mots qu’il m’a dits m’ont terriblement touché. Dans le sens où je m’en suis voulu de ne pas avoir cherché s’il voulait aller sur la tombe de sa mère. Je ne peux pas imaginer ma vie sans elle… alors, oui, mon cœur s’est brisé quand il m’a dit qu’il avait aussi le droit de la voir…

Suis-je donc si nul que ça ? J’ai lu de la peine dans ses yeux et je n’avais pas envie de l’enfoncer comme je sais si bien le faire… Je lui ai donc proposé d’être son ami pour les prochaines fêtes des mères… Tu crois que j’ai bien fait ? Oui Maxence a le droit de la voir… alors vivement l’année prochaine. A.P.

 

Chapitre 3 – La colère d’un enfant

N'hésitez pas à laisser un commentaire à l'auteur, merci.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :